25.02.2007
Article :COMPETITION ET REBELLION
Commençons ce temps de réflexion par deux questions posées par Senseï, il y a quelque temps déjà, au cours d'un stage : « Pourquoi avez vous le visage fermé, durci lorsque vous êtes projetés par Tori ? Et, pourquoi souriez-vous lorsque c'est moi qui vous projète ? » Ces deux questions ouvrent à de nombreuses réflexions et je vous propose celles qu'elles ont suscité chez moi.
Pourquoi faites-vous la tête lorsque vous êtes projetés par Tori ?
Senseï nous interroge là, sur notre manque de plaisir apparent dans la pratique, et à mon avis, au-delà de cette apparence, stigmatise, la réalité de la compétition qui existe sur nos tatamis. Bien sûr, la compétition sportive est exclue de l'esprit de l'Aïkido . Mais la compétition, au sens psychologique du terme, fait partie du fonctionnement de l'être humain. La compétition psychologique est un ensemble de comportements destiné à prouver à l'autre (et surtout à soi) que l'on est le plus fort, le plus performant, le plus compétent. « Où est le problème ? », pourrait-on dire. Après tout, l'histoire nous montre que bien des civilisations se sont fondées sur le rapport de force et notre société s'appuie souvent sur les incitations à être le premier dans sa catégorie : l'école, les filières professionnelles, le sport, le commerce, la recherche scientifique.... où sont récompensés les vainqueurs, les champions, les forts.
La compétition présente deux inconvénients : le premier, c'est que nous mesurons notre valeur par rapport aux autres. Etre meilleur que les autres ne signifie pas forcement être bon : « au pays des aveugles, le borgne est roi ». Le deuxième inconvénient est plus insidieux : chercher à prouver que l'on est le meilleur peut nous amener à cacher nos manques et nos difficultés, aux autres (ce qui n'est pas très grave), et parfois même à nous-mêmes (ce qui est plus gênant) et ce, parfois même, sans s'en rendre compte (ce qui devient très gênant). Comment progresser sans connaître ses défauts et ses faiblesses ? D'où l'adage souvent répété en Aïkido : « il n'y a de compétition qu'avec soi-même », pour nous inciter à éviter ces inconvénients lies aux relations de compétition.
Pourtant le besoin de s'affronter aux autres est nécessaire à la progression, et il nous faut distinguer une compétition positive que l'on peut appeler « émulation », où la volonté de dépasser ses difficultés grâce à l'autre nous fait agir. Comment distinguer compétition et émulation ? Dans une relation basée sur l'émulation, il est plaisant de voir l'autre réussir, même si nous sommes dans une impasse. « Il faut travailler dans la joie », disait O Senseï. La joie de réussir, de voir notre partenaire réussir, mais aussi la joie d'avoir identifié un blocage, une difficulté chez nous, car cette difficulté sera le point d'appui d'une nouvelle progression.
Cette contradiction entre la volonté de détruire l'ennemi inhérente aux arts martiaux et l'utilisation de l'autre comme miroir de soi-même avait été identifiée et résolue par O Senseï : « Je veux que les gens pensent à écouter la voix de l'Aïkido, non pas pour corriger les autres, mais pour corriger leur propre esprit, c'est cela l'esprit de l'Aïkido. C'est la mission de l'Aïkido et cela devrait être la votre » .
Pourquoi souriez-vous lorsque c'est moi qui vous projète ?
Parce qu'il n'existe pas de compétition avec un Maître. Entrer en compétition avec celui qui le numéro 1 d'un groupe, c'est s'exclure du groupe. Dans ce cas, il serait plus précis de parler de rébellion et non de compétition. Dans une perspective psychanalytique, la compétition est du niveau de la fratrie, tandis que la rébellion se construit face au père.
De la même manière qu'il existe un versus positif à la compétition appelé émulation, il y a-t-il une rébellion qui permette de grandir sans être exclu ? Il s'agit là d'un thème plus délicat. Rester dans la stricte copie du Maître, c'est se condamner à rester petit, s'opposer pour être grand, c'est s'exclure. La réponse à cet apparent dilemme se trouve dans le temps et dans le regard du Maître. Il y a un temps pour être petit et accepter de reproduire le comportement du Maître sans forcement comprendre, puis un temps pour commencer à comprendre et à ressentir, un temps pour proposer une vision différente et accepter les refus du Maître. Un temps, enfin, pour créer et apporter dans la continuité de l'enseignement reçu.
Respecter le temps de la progression n'est pourtant pas suffisant, car il nous faut pour progresser, grandir et devenir autonome, que ce soit en Aïkido ou dans tout autre domaine de notre vie, le regard d'une personne « plus avant que nous sur le chemin » posé avec confiance sur nos capacités.
La notion de confiance est au cœur de ces modes de relation. La confiance en soi permet de sortir de la compétition pour des relations d'égal à égal. La confiance en l'autre permet d'éviter les piéges de la « rébellion-exclusion ». Il est nécessaire à l'élève d'avoir confiance dans le Maître lorsque celui-ci refuse (une promotion, un grade, une idée, etc) ou le soumet à une épreuve. Et plus la valeur de l'élève est élevée, plus les épreuves sont dures. Le Maître a confiance dans les capacités de l'élève à surpasser les situations qu'il rencontre au cours de sa progression. Notons que les choses ne sont pas forcément aussi simples. Lorsque le Maître refuse, cela peut être une épreuve qu'il impose à son élève pour l'amener à se dépasser par delà le refus ! Ce que résume Chiba Senseï par : « le Dojo est le lieu où la destruction sévère et intense de l'Ego prend place ».
Terminons cette réflexion par une métaphore de la religion brahmanique.
Une fois que les dieux eurent créé le monde, les animaux, puis l'Homme, ils se réunirent, se rendant compte du danger de leur création. Ganesha prit la parole pour expliquer la situation : « l'Homme », dit-il, « est une créature capable de sagesse. Bien sûr, l'Homme peut se montrer vindicatif, jaloux, retors, méchant, violent, barbare, mais il est également capable de compassion, de justice, de bonté, de coopération, d'entraide, d'amour et même de ... Sagesse. Et si l'Homme devenait sage, il serait notre égal ». Indra, le chef des Dieux, celui qui a pour monture un éléphant tricéphale, leur dit : « Cachons la sagesse de l'Homme afin que jamais il ne la trouve ». « Mettons la sagesse de l'Homme sur la plus haute des montagnes », proposa l'un des dieux. « Non, dit Indra, nous avons créé l'Homme aventureux et un jour l'Homme atteindra la plus haute des montagnes ». « Cachons la sagesse de l'Homme au creux de la matière ? », dit un autre. « Non, nous avons crée l'Homme intelligent et un jour l'Homme maîtrisera la matière ». « Cachons sa sagesse au fond des mers ? » Non, dit Indra, nous avons créé l'Homme ingénieux, et un jour l'Homme pourra créer les machines pour aller au fond des mers. La discussion se poursuivit ainsi sans que les Dieux ne trouvent de solution à leur problème. A un moment, Indra annonça : « Je sais ce que nous allons faire. Cachons la Sagesse de l'Homme au fond de lui-même. Il n'aura jamais l'idée d'aller la chercher si près de lui. »
Et l'on peut dire que les Dieux ont été plus loin que cela, car, pour nous mettre face à notre liberté, ils ont créé des êtres d'exception comme O Senseï qui ont su construire des chemins vers la Sagesse et puis ils nous ont posé deux choix : le premier est de choisir le chemin et le guide sur cette voie vers la Sagesse et, le deuxième, plus inconscient, est de choisir ce que nous faisons de l'enseignement de ce guide.
Patrice DUBOURG, Godan, Professeur à Vendôme.
Article paru dans Seseragi n°37
Ce ne sont pas les phrases exactes de Senseï, car celui-ci avait mimé les deux attitudes (de fermeture et d'ouverture) de Aïte, mais ces deux phrases me semblent traduire l'interrogation qui nous fût posée.
Bien que dans les années 80, le débat d'introduire la compétition en Aïkido ait été posé par certains experts.
Cité par Chiba Senseï dans une conférence aux Pays de Galles à Bangor, en 1975
17:30 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : aikikai, aikido, tunisie, tunis, tamura sensei, samourais, sabre


Commentaires
Ecrit par : sleeplessjojo | 06.03.2007
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